Mélancolie de la masse critique

Zone frontalière

Christophe Paviot


Table des matières

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Remerciements.

Pour toutes celles et tous ceux que j’aime (en général ils ne se reconnaissent pas), et pour Maria B. plus particulièrement.

« Tu vois, ce qu’il y a d’amusant à mesure que les années passent, c’est que les questions deviennent de plus en plus simples et les réponses de plus en plus compliquées. »

Philippe Djian

« Avec des campings d’une telle qualité, la France n’a rien à craindre du reste du monde. »

Will Self

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Rupture 12

Il chantait moins fort quand il n’était pas attaché. Le soleil est encore loin de se lever, mais le coq s’épuise déjà à les réveiller. Il va et vient dans le petit périmètre de son nouveau destin, une cordelette le retient contre une carcasse de machine à laver. Son plumage éparpillé laisse voir des croûtes sur sa peau. Ce coq s’est battu, le chat a été retrouvé aplati sous une caravane, les yeux crevés, les babines retroussées, le ventre ouvert, déversé dans la poussière. Des animaux domestiques arrivés de Roumanie l’année dernière, un long voyage depuis la Transylvanie. Mihail ouvre un œil, tout le monde dort dans la cabane, ses deux fils, cinq et huit ans, s’accrochent à leur mère sur ce matelas de 90 tout neuf mais couvert de taches qu’il a récupéré au métro Ranelagh. C’était la semaine dernière, il l’a ramené sur son dos jusqu’au bidonville. Il se souvient des autos sur la quatre voies, on le klaxonnait, les gens se marraient, sans doute qu’il leur faisait penser à un escargot, mais peut-être qu’il les faisait seulement penser à un « Rom » ? Mihail déglutit, il a mal à sa fierté. Avec sa femme, ils ont cogné le matelas pour lui faire cracher ses taches jaunies de sperme, et ses taches d’on ne sait quoi, sa femme savait. En vain, ça n’est pas parti. Ils l’ont enveloppé dans un drap presque neuf acheté sur un trottoir, sous un pont du périph, à des pauvres plus riches qu’eux. Et maintenant ils dorment, sa famille respire lentement l’odeur de café et de vieux aliments. Ils sont unis. Mihail regarde autour de lui, les couvertures clouées aux planches de la cabane habillent un peu les murs. Des bâches tendues en patchwork isolent la bâtisse de l’humidité, l’année prochaine il aimerait être ailleurs. Le portrait de ses parents, enfermé dans un cadre de plastique doré, domine les images pieuses, les posters de chanteuses, et les photos de leur pays. On y reconnaît Mihail et sa femme au milieu d’un champ de blé, une charrette chargée de paille tirée par un tracteur attend au second plan, on les voit aussi ramasser des fruits, d’autres clichés les montrent, édentés, enfants dans les bras, le sourire franc et décontracté. Les traces d’un bonheur perdu ? Un malheur surveillé ? Mihail ne sait plus. Le chaudron et la marmite finissent de s’égoutter sur le dos, penchés contre la bonbonne de gaz. Il va être temps de changer le tuyau du réchaud, Mihail est toujours vigilant avec le gaz. Il y a quelques semaines on a retrouvé une famille asphyxiée dans le camp, un tuyau poreux. Il s’attarde sur sa femme, il la trouve belle, il aime ses longs cheveux, elle est endormie profondément. Il regarde ses enfants, ils apprennent le français, ils sont scolarisés. Ça n’a pas été facile d’y accéder, il s’est battu, c’est une association bénévole qui a obtenu les autorisations. Il se souvient de la jeune fille brune avec ses taches de rousseur partout sur le visage, même sur ses petites oreilles. Elle était gentille, elle était jolie avec ses yeux bleus. Son vrai métier c’était d’apprendre l’italien aux enfants. Elle venait souvent au campement et leur apportait des gâteaux au chocolat dans un grand plat, des choses qu’elle faisait elle-même.

Il faut qu’il se lève, il espère qu’ils ont eu de la pluie. Mihail a installé un système de récupération d’eau sur le toit en fibrociment, mais les bidons restent à moitié vides, la faute à ce mois d’octobre trop doux, le soleil grille toutes leurs ressources. Son dos lui fait mal, et dire qu’il va encore devoir porter Sergiu. Mihail enfile son pantalon, un pull et ses Adidas. La porte de la cabane est poussée par de la lumière, la claque du soleil soulève de la poussière. Il a plu dans la nuit, ses godasses gazouillent dans la boue. Il fait semblant d’envoyer un coup de pied à son coq. L’animal, fièrement campé sur sa fierté, esquive à peine. Mihail parcourt cinquante mètres pour atteindre les chiottes, une construction de bois encastrée sur un gros bidon de gasoil. Il s’assied sur le trou de la planche, les rebords sont lisses et luisants, polis par les fesses et les cuisses de la moitié du camp. C’est une population de 600 personnes qui vit ici. La principale source de revenus reste la revente de vieux métaux. Avec la crise, le commerce du cuivre est devenu intéressant pour les immigrés démunis de tout. Mais les autorités les surveillent, elles veulent les empêcher de prospérer. Mihail regarde les images des feuilles de journaux accrochées au clou, il s’essuiera avec dès qu’il aura fini. Il se dit qu’il sera bientôt temps de renverser le bidon de merde dans un trou, le vider est à chaque fois une corvée, chaque famille est tenue de le faire une fois ou deux dans l’année. Ce n’est pas le bout du monde non plus, voilà ce qu’il se dit. C’est bien moins violent que les regards fuyants des habitants, enfoncés dans leurs beaux manteaux de laine, au téléphone dans des conversations utiles et très humaines, de toute façon trop occupés pour s’intéresser à vous.

Mihail a regagné l’arrière de sa cabane, à l’abri d’une bâche fixée à une ficelle, il se badigeonne le ventre, les fesses et les parties génitales avec un galet de savon, il se rince avec l’eau tombée dans les bidons sous le toit, il aime bien quand il sent bon. Les bassines pour la vaisselle sèchent à la renverse sur le côté de la cabane, un vtt rouillé attend un pneu neuf appuyé contre le mur. Mihail se sèche, se rhabille, il attrape le sac des ordures, il les déposera en chemin, en allant chez Sergiu. Une fumée suintante se dégage du tas d’immondices accumulés au milieu du champ, brasier permanent, entretenu par les graisses et le vent. La terre tout autour est aussi ferme que du béton. Comme chaque matin, Mihail se colle à la porte de son ami Sergiu, il lui siffle « Womenizer », un air de Britney Spears, c’est presque ressemblant. Mihail siffle depuis qu’il est enfant, s’il avait eu de la chance, il aurait peut-être pu participer à des enregistrements, pour des disques, des téléfilms, des choses comme ça. Sergiu est réveillé, ça grogne à l’intérieur. Il n’est pas habillé, tout juste lavé, avec une serviette humide, en général il se roule dedans. Sergiu n’a ni bras, ni jambes. Il est amputé au-dessus des coudes et des genoux. Un microbe l’a choisi et a redéfini le cours de sa vie alors qu’il avait quatorze ans. Mihail l’aide avec ses vêtements, le tee-shirt, le pull et le blouson, voilà pour le haut, son slip, son pantalon et son ceinturon. Sergiu l’engueule, il allait encore oublier les chaussettes. Putain, c’est pas parce que j’ai pas de pieds que je mets pas de chaussettes, curva [1]. Mihail s’excuse, il déniche une paire dans une grosse boîte de conserve de cantine, et enfile les chaussettes sur les moignons du bas. Il hésite à lui demander s’il veut des gants aussi, il préfère la fermer. Il se penche soulève son vieil ami et le porte dans le caddie de supermarché rangé devant la cabane. Certes il lui manque bras et jambes, mais attention, Sergiu n’en est pas plus léger pour autant, non, il avoisine même les 78 kgs, et ça Mihail, ça lui fait mal au dos. Sergiu est encore sur le point de l’engueuler, un peu plus et Mihail oubliait l’accordéon. T’as tes bras et tes jambes, mais t’as pas de tête mon con. Oh, ça va Sergiu. L’instrument pendouille attaché à une vis près de la fenêtre. Il appartient à Sergiu, bien qu’il n’en ait jamais joué. Il le tient de son grand-père, un vieux Hohner cabossé, au souffle indécis.

Mihail pousse Sergiu sur la bande d’arrêt d’urgence de la quatre voies. Les bagnoles les frôlent et leur balancent des baffes d’hydrocarbures. Le caddie les ralentit, une roue qui ne tourne plus, il faudra l’échanger. Parfois des caillasses soulevées par le cortège de voitures les atteignent au passage. Ils se protègent un peu le visage. Sergiu n’aimerait pas se faire amocher, Mihail le comprend, ses yeux il n’a que ça de beau. Ils vont marcher ainsi sur des kilomètres, jusqu’à la Place de Clichy, c’est leur destination. Une fois arrivés, Mihail attache le caddie à la rampe des escaliers du métro. Il le cadenasse, il se méfie des Pakistanais qui font griller leurs châtaignes dans des bidons, ils ont toujours besoin de caddies. Porter Sergiu à 7H00 du matin dans les escaliers du métro représente un exploit, Mihail n’est pas bien épais, il le sait, et l’autre le sait aussi. Il a ses tickets en poche, il pose Sergiu sur le rectangle du boîtier en inox qui sert de machine à composter. Il introduit deux tickets dans la fente, un pour lui, un pour son pote. Il le soulève à nouveau dans ses bras et passe le tourniquet comme il peut avec l’accordéon en bandoulière. Son copain lui sourit à pleines dents, les quatre qu’il lui reste. Les types de la RATP les connaissent bien, ils les observent chaque matin. Aucune réaction, c’est ainsi, rien ne filtre de leurs visages, ils se contentent de regarder les deux Roms et c’est tout. Les deux hommes se demandent bien ce qu’ils pensent de leur manège, mais au fond ils s’en fichent, ils font ce qu’ils ont à faire, c’est pas les mecs en vert qui leur mettront de la nourriture dans la bouche. Pendant une longue période, Sergiu s’est entêté à les saluer, mais leur absence de réaction a fini par le décourager. Aujourd’hui, s’il avait des doigts, il leur en ferait, ça oui, il en est certain, il leur ferait des doigts. Mihail dépose toujours Sergiu au même emplacement, dans un couloir sans fin où l’on peut le repérer de loin, c’est très important d’être vu de loin, ça laisse le temps de préparer son argent. Le principal étant de ne pas se situer trop près des quais, parce que si les voyageurs peuvent entendre la rame qui entre en station, ils se précipitent et Sergiu disparaît immédiatement de leur persistance rétinienne. Il est aussitôt évacué de leurs pensées. Les premiers mois, ils descendaient jusqu’à Saint-Lazare, mais ils ont fini par admettre que c’était le bazar. La faute à l’aveugle et son chien couvert d’eczéma. Le type se tient debout, raide comme un militaire avec des grosses lunettes noires de dictateur. Il est toujours vêtu d’un imper, été comme hiver, mais le vrai problème ce n’est pas lui, c’est son poste, il braille du Brassens toute la journée, submergeant tous les couloirs du métro, sacrifiant le travail des autres, qui doivent alors renoncer à leur propre activité. Mihail retire le blouson de Sergiu, il le plie consciencieusement pour lui aménager une sorte de coussin, puis il assied son copain dessus, il le cale contre le mur et s’assure de son confort. Il lui retire ses chaussettes, remonte son pantalon et les manches de son pull-over, il veille à bien dégager ses moignons. Si l’infirmité n’est pas nette, les gens soupçonnent une supercherie et cela suffit à influencer les recettes. L’un et l’autre connaissent les limites de cette activité, il faut montrer beaucoup, pour obtenir peu. Quand on s’exhibe, il n’est pas question de se cacher, il faut exposer l’étendue de ses douleurs, jusqu’à éveiller chez le voyageur un imaginaire adjacent. Il faut reconnaître que les bras et les jambes de Sergiu sont impressionnants, les plis et cicatrices qui referment ses moignons font penser à de la pâte à modeler rouge. Il est frappant de constater comme sa peau est cuivrée, on pourrait croire qu’il est malade. Mihail a développé sa propre théorie, si la peau de Sergiu est si rouge, c’est parce qu’il dispose de la même quantité de sang qu’autrui, mais que ce volume est contenu dans un corps plus petit, et donc, de cette forte concentration sanguine résulte une peau forcément plus rouge. Quatre membres en moins qui lui font une peau cuivrée. Mihail est fier de sa théorie, il est bien le seul. Peu de gens goûtent à l’arithmétique de ses pensées. Sergiu est docile, il aime bien rester assis comme cela, des heures durant, à même le sol des couloirs du métro, gavé jours et nuits de détergents et toujours aussi sale pourtant. Il interroge parfois les passants du regard, il guette leurs réactions, il agit avec un maximum de discrétion, il n’est pas question de les agresser, son corps estropié est bien assez violent. Il arrive que des gens s’immobilisent et lui crient, ça suffit maintenant, avant de disparaître sous une nuée d’insultes en moldave. Sergiu ne possède pas vraiment une carrure de bagarreur, mais contrairement aux apparences, c’est une foutue tête de mule qui s’encastre dans le premier connard venu, il en a déjà expédié un paquet aux urgences. Sa technique préférée, c’est seul au bar, posé sur le comptoir, un grand coup de moignon dans l’œil, c’est que c’est dur un os, et au revoir tout le monde, à dégager. Rien n’est plus dangereux qu’un Sergiu assis sur le comptoir, il s’adresse à vous en chuchotant, vous vous approchez pour avoir l’air gentil ou élégant, et l’instant d’après vous perdez un œil ou vous n’avez plus de nez, il faut déjà songer à appeler les secours. Mihail a une autre théorie là-dessus, les petits ont souvent quelque chose à régler, alors quand en plus ils n’ont ni bras, ni jambes, ça devient très compliqué.

Toute la journée Sergiu regarde les voyageurs pendant que Mihail parcourt la ligne 13 avec son accordéon. Il joue de vieux airs tristes, des refrains de l’Est et parfois aussi la chanson du « Petit bal perdu » chère à Bourvil. Les passagers lui déverrouillent leurs poches pour quelques pièces, un sourire moche. Il laisse toujours traîner un fond de centimes d’euros dans son gobelet, en amorce, les autres filent dans sa ceinture-banane. Vers midi il revient voir Sergiu, il collecte son argent et le fait uriner dans une petite bouteille d’eau minérale qu’il range ensuite dans son sac. Il le fournit en sandwichs, des trucs en pain de mie, moutarde et salami. Puis, quand ils ont bien déjeuné, Mihail reprend le chemin de la ligne 13, laissant Sergiu à son activité. Les gens ignorent ces choses-là, mais l’aspect répétitif de cette exposition, fait de la mendicité un véritable métier. Avec ses contraintes, ses horaires, et ses risques. Seul le salaire en fait un métier singulier, il est aléatoire. Il en faut du courage et une bonne dose de névrose pour devenir un automate dans les creux de la société. Les passagers des transports n’y pensent pas, ils pensent à leur famille en province, au cholestérol de leur père, à cet enfant perdu dans un parking sous les roues d’une voiture après avoir lâché la main de son grand frère. Ils pensent à leur avenir, à leur passé, occultant le présent, le Rom à l’accordéon. Ils pensent à la soirée qui les attend, ils n’ont plus de coriandre au frigo, ils feront les pâtes sans. Il faut qu’ils lancent des courses en ligne, ils n’ont plus rien dans le congélo. Ils envoient des messages sur leur mobile, ils s’enferment sous leurs écouteurs, isolés, infantiles, si peu consistants, ils représentent pourtant le rêve inaccessible de Sergiu et Mihail, ils puent l’Occident.

Sergiu se maintient dans une posture parfaitement figée, les ailes de son nez ne montrent aucun signe de vie, avachi sur sa panse, les moignons en avant, il regarde les jambes des femmes. Il accumule des images, des milliers d’images dans les régions les plus sexuelles de sa cervelle, même s’il n’en fait jamais rien le soir, trop épuisé par cette vie, la précarité et la peur d’être arrêté. Parfois une de ces femmes se penche sur son gobelet de plastique sale pour lâcher quelques pièces. Parfois aussi, c’est un enfant qui lui laisse de l’argent. Il ne leur sourit pas vraiment, il sait que l’absence de ses dents incommode les gosses comme les parents. Il reste pétrifié, se contente de hocher la tête en étirant sa bouche maintenue fermée. Il veille surtout à garder ses moignons immobiles, au moindre mouvement la petite monnaie se défile. Dans la cohue, il arrive qu’un type trop pressé ou trop maladroit renverse le gobelet d’un coup de pied, la plupart du temps le type ne se retourne même pas, il continue sa course vers son bureau, le lit de sa maîtresse ou la table de ses beaux-parents. Sergiu par expérience, interprète cela comme de la chance, il sait qu’une âme bien serviable s’occupera de redresser son gobelet, de ramasser les pièces éparpillées, avant d’apporter sa propre contribution. C’est pour cette raison que Mihail pose toujours le gobelet très en avant de son ami.

Sergiu est inquiet, Mihail devrait déjà être là. Il est très ponctuel habituellement. Il sait que l’accordéon, passé 18H00, devient une souffrance pour les passagers du métro sur le chemin de la maison, surtout après une grosse journée de travail. Cela fatigue les gens, et le manque de place empêche Mihail de jouer convenablement. Donc il termine sa journée vers 18H00, en se calquant sur la masse des usagers. Il rejoint Sergiu, le remonte au caddie, ils font sommairement les comptes et quittent Paris par la porte de Saint-Ouen. Mais ce soir il se passe quelque chose. Sergiu qui ne possède pas de montre, entretient en revanche un rapport singulier au temps, il est capable de connaître l’heure à dix minutes près (en général il avance), et ce, quel que soit le moment de la journée ou de la nuit. Ce n’est pas une question de biologie, c’est seulement lui. Parfois Mihail le soupçonne de compter dans sa tête, Sergiu ne dit pas non, mais il ne dit pas oui. Il atteint déjà les premières zones de l’angoisse, cela fait plus d’une heure que son copain devrait être là. Il s’est produit un truc anormal. Bien que membres de l’union Européenne, Sergiu sait que les Roumains représentent une cible privilégiée des autorités. Les flics ne se privent pas pour les enfermer. Les préfectures ont recours à des arrêtés de reconduite à la frontière pour insuffisance de ressources. On les fait monter dans un avion de la Tarom, la compagnie nationale roumaine, l’accompagnement à bord est assuré par des fonctionnaires roumains. Octobre-novembre-décembre reste une période très risquée pour les « Roms », les flics doivent atteindre leurs objectifs de fin d’année, le nombre d’expulsions commandé par le ministère de l’intérieur. Mais avant, c’est l’univers carcéral qui les attend, avec un séjour au sinistre centre de détention de Mesnil-Amelot, les humains y sont traités comme du bétail, les sanitaires sont dépourvus d’hygiène, les fouilles humiliantes sont quotidiennes. Sergiu l’ignore encore, mais Mihail est déjà là-bas, encadré par des fonctionnaires de l’Etat. La bouffe dégueulasse flirtant avec les dates de péremption, les fouilles inopportunes, les injures de l’encadrement ont fait des centre de rétention de véritables centres de détention. Ce soir Mihail ne retrouvera ni sa femme, ni ses deux garçons, cinq et huit ans. Il ne goûtera pas à la mamaliga, son plat préféré à base de maïs que lui a préparé sa femme. Il ne reverra pas la cabane qu’il a construite de ses mains, qu’il a isolée des intempéries avec ses modestes moyens. Ce soir il sera traité comme un chien au bord de l’asphyxie, auquel on administre une dose mortelle dans le repli de la cuisse.

Sergiu a compris que Mihail ne reviendrait pas. Il doit être 22H00, il enfile son blouson et remonte le couloir dans de pénibles contorsions. Les passants le dépassent avec du dégoût dans le regard, Sergiu le voit aussi à leur moue. Il se dresse sur ses moignons, ses manches et ses jambes trop longues fouettent le revêtement de ciment. La pitié il s’en fout, il en a fait son métier, en revanche il ne supporte pas l’invisibilité, le manque de charisme et quand ce grand imbécile en imperméable et chaussures gigantesques bute sur lui et s’étale au milieu du couloir, il ressent comme une envie de strangulation. Le type rassemble précipitamment le contenu de sa mallette de cuir, des documents froissés, salis dans la chute. Sergiu se dit qu’il pourrait l’aider, mais il n’en fait rien, ce grand con l’énerve. Un genou à terre, le type verrouille les mollettes numérotées du système de fermeture puis s’excuse auprès de Sergiu, qui feint de l’ignorer. L’homme, la trentaine, cheveux courts, blonds, yeux d’une candeur bleutée, lui propose son aide. Sergiu lui fait comprendre qu’il faut qu’il le remonte là-haut. Le type secoue la tête avec un air effaré. Sergiu lui montre ses bras, il s’arrête juste à temps pour les jambes, l’autre était sur le point de vaciller. Il décide de porter Sergiu sur son dos, avec la mallette calée entre eux deux. La constitution puissante du jeune mec permet de ramener Sergiu à l’air libre en moins de deux minutes. La Place de Clichy est saturée de bagnoles, les esprits se désagrègent, on entend des cris. L’homme en imper dépose Sergiu dans son caddie, leur route s’arrête ici. Le mec se sauve, il se retourne à deux reprises, ses sourcils descendus sur ses yeux indiquent une certaine forme de douleur. Sergiu est coincé, le caddie est cadenassé, il n’a pas les clefs, et il sait qu’il ne convaincra personne de le pousser sur plusieurs kilomètres le long de l’autoroute, la nuit. Quelqu’un s’approche, il soulève la visière de sa casquette avec deux doigts, c’est sa manière de saluer. Il place ses pouces à l’intérieur de son ceinturon, un talkie-walkie grésille dans son étui en cuir. Une lampe-torche est agrippée plus en arrière, vers les poches à bouton-pression. De l’autre côté se trouve un révolver.



[1] putain, en roumain

(Remerciements à Alex Guého, Angus Chater, Antoine Renard, Bénédicte Rott, Clara Edouard, Georges Mohammed Cherif, Jérôme Gurdyk, Juliette Morel, Maria Berthelot, Marie Lannurien, Ophélie Doll, Samir Senoussi, Sophie Furlaud, Valérie Pinsard,Virginie Le Gallo)