Table des matières
On s’entassait dans la petite pièce, un magma de blouses blanches. Les deux externes, les trois internes, le chef de clinique, les infirmières, la surveillante qui prenait des notes. Et puis le patron, le professeur Malbert, au milieu de sa cour. Il était assez jeune, pour un agrégé, soigneusement cravaté de jaune, toujours élégant, l’œil très clair embrumé derrière des lunettes de myope.
Il se tourna vers une interne, belle plante docile et concentrée.
– Je vous écoute, Bensaïd.
La fille rougit, prit sa respiration et dévida très vite : – Carcinome bronchogénique à siège hilaire. Les cellules de kulchitzky-masson sont fortement touchées. Le marqueur CYFRA 21-1 est inopérant. Le seul élément positif est qu’il s’agit d’un hémithorax.
– La patiente est fumeuse ?
– Non, professeur.
– Tabagisme passif ?
– Pas qu’on sache. On peut imaginer des causes environnementales, une exposition au radon…
– Rarement prouvé, ça… Traitement ?
– La chir est inutile. Nous suggérons étoposide plus cisplatine plus radiothérapie.
– Correct. On n’a pas le choix. Le professeur Malbert se pencha vers la patiente au centre des regards. Car il y avait une patiente, malgré tout. Elle était très jeune, les cheveux défaits, la poitrine dénudée. Elle s’appelait Agnès C. et les observait avec une sorte de distance, d’ironie.
– Vous n’avez pas de chance, Madame.
– Croyez-vous ?
La voix était rauque et frêle mais la repartie cinglante. Malbert ne parut ni s’en étonner ni s’en offusquer. – Vous n’avez pas de chance parce que vous êtes une femme, parce que vous êtes jeune, que vous ne touchez pas au tabac, et que vous ne subissez pas d’exposition connue à un agent contaminant. Votre cancer est pour nous une énigme, comme tant d’autres. Il était statistiquement improbable.
– Pour moi, ça revient au même, non ?
– En effet.
– Qu’est-ce ça veut dire, cette affaire de petites cellules ? L’assistance écarquilla les yeux. Quelle manière d’importuner le patron ! Lui ne se formalisait pas, ne trahissait guère de lassitude.
– C’est un cancer plus rare que les autres, 15 % environ. Mais le vôtre est localisé à un hémithorax, ce qui est encourageant. Un seul poumon est pris. Agnès C. sourit une fraction de seconde. Elle le regardait froidement, n’avait pas de temps à perdre en hostilités inutiles. Elle voulait juste savoir.
– Quel est le taux de guérison, pardon, de rémission ? L’interne fut la plus prompte, obéissant à un réflexe pavlovien de bonne élève désireuse d’étaler sa science.
– La probabilité de survie à cinq ans est d’environ 12 à 17 % pour les cancers localisés, et 2 % pour les autres.
– Ah ! dit la malade, dans un souffle.
Malbert foudroya la fille. On eût cru qu’il allait la gifler. – Bon, allons voir les radios.
C’était un code : on évacue la pièce et l’on s’en va discuter dans le couloir. Tout le monde se rua vers la sortie, Malbert en tête. Dehors, une fois la porte fermée, il explosa. – Jamais plus, vous entendez, jamais plus je ne veux voir un pronostic balancé comme ça à la cantonade. Bensaïd éclata en sanglots. Malbert ne lui accorda pas le moindre regard.
– Pour vous, c’est une information scientifique. Pour elle, c’est sa condamnation. On n’est pas n’importe où, ici, on est en pneumo. Le cancer à petites cellules, c’est pre mortem, ça va flamber. Combien de fois faudra-t-il vous répéter que le patient, c’est quelqu’un, qu’il a mal, qu’il a peur, que son existence a basculé l’espace d’un diagnostic ?
– Je vais aller m’excuser, hoqueta Bensaïd.
– Ça ne sert à rien. Le mal est fait et il est irrémédiable.
Les hoquets redoublèrent. – Chantal ? poursuivit impitoyablement Malbert.
C’était la surveillante, la seule qu’il appelât par son prénom. Elle arborait un inamovible chignon roux et lui vouait une dévotion sans faille. – Oui, professeur ?
– Pourquoi la patiente avait-elle les seins à l’air quand nous sommes entrés ?
– C’est moi, intervint un interne. J’étais en train de l’examiner, je n’ai pas vu l’heure passer et j’ai rattrapé la visite. Elle est sous monitoring, elle ne pouvait pas se boutonner. Si j’avais su que ça vous dérangerait…
– C’est elle que ça dérange, figurez-vous ! Règle simple : si je déshabille ma patiente et qu’elle n’est pas libre de ses mouvements, je la rhabille moi-même. Compris ?
– Oui, dit la surveillante qui n’y était pour rien.
– On y retourne. Chantal, je suivrai cette patiente moi-même.
– Bien, professeur.
Elle nota fébrilement quelque chose sur son cahier.
Au CHU Saint-Jérôme, la réputation de Malbert était contradictoire. Brillant dans les congrès, féroce dans les joutes. Mais aussi « humaniste ». Le terme, ordinairement, s’appliquait à des gloires en fin de parcours, des patrons qui déléguaient à leurs seconds le pouvoir de prescrire, d’éprouver les tout derniers traitements, de mobiliser le meilleur du plateau technique, bref, la science, en se réservant l’humain, la compassion, l’écoute, tout ce fatras sentimental dont il était politiquement correct de paraître s’encombrer. Leur nom figurait toujours en lettres blanches sur le parking du centre universitaire, mais ils ne comptaient plus guère dans la vie intellectuelle de l’établissement, on les considérait comme des êtres ramollis, hier au mieux de leur forme et présentement en pleine guimauve – à l’approche de la retraite, sans doute aucun. Malbert était un original. Vrai patron. Et ostensiblement « humaniste ». L’équation était sans équivalent, elle lui valait des participations aux colloques psy et aux émissions culturelles. Il s’y montrait réservé, scrupuleux. On admirait sa parole rare et précise, son absence de démagogie, ses formules courtes et péremptoires. Il sauvait la profession, le conseil de l’Ordre y était attentif et le ménageait. Ce qui faisait mouche, chez lui, c’était un assemblage de sensibilité et de hauteur – le public, consciemment ou non, se nichait sous cette aile paternelle, en appréciait tout à la fois la chaleur et la puissance.
Il tint parole, s’occupa personnellement d’Agnès C. Il venait la voir chaque soir, en fin de service, commençait par vérifier son état et les soins reçus, puis s’asseyait sans façon et conversait librement. Il apprit qu’elle était bibliothécaire, que son mari l’avait plaquée, qu’elle élevait seule un petit garçon. Il fit la connaissance de sa mère qui avait recueilli l’enfant. C’était une femme chétive, effrayée, elle ne cessait de répéter que la maladie est injuste, que sa propre bonne santé était un scandale. Le petit garçon l’accompagnait quelquefois. Ces jours-là, Agnès C. parlait peu, avait les larmes aux yeux, et laissait le professeur formuler questions et réponses.
Elle avait tout juste trente ans, le teint diaphane (ce n’était pas l’effet des seuls médicaments), les cheveux noirs (tant qu’elle eut des cheveux), les yeux un peu lourds, la bouche petite mais sensuelle. Sa grâce ne flamboyait pas, surtout en ces circonstances : il fallait aller la chercher, mais on était alors happé par ce qu’elle trahissait de fragile et de fort, de blessé mais non défait. Elle ne baissait nullement sa garde, conservait, même affaiblie par les rayons, une entière liberté de jugement et de parole. Elle accueillait Malbert courtoisement, se prêtait aux examens, mais ne livrait pas son intimité vraie. Sa mère lui reprochait de manquer de gratitude envers « le professeur » qui était si bon, si attentif, si disponible. Elle ne répondait pas, refusait de s’expliquer là-dessus. Avait-elle peur ? Probablement. Avait-elle mal ? Certainement. Mais elle n’avouait rien, ne se plaignait pas. La faille, c’étaient les visites de son fils. Elle demandait à sa mère de ne pas l’amener trop souvent, et cette dernière ne comprenait pas une demande pareille, mettait ce souhait au compte de la maladie et de ses multiples désordres.
Le professeur Malbert attendait patiemment. Comme prévu, les résultats de la radiothérapie étaient médiocres. Comme prévu, le mal flambait. Il dispensa Agnès C. des grandes visites, réservant l’analyse de son cas aux réunions de staff. Il fallait, disait-il, lui foutre la paix, la laisser s’approprier une mort fatale afin que cette mort fût vraiment sienne. Le soir, à son chevet, il devenait évasif quant aux questions proprement médicales, parlait d’un livre, d’une musique. La malade était à présent incapable de fixer son attention sur un ouvrage, toute bibliothécaire qu’elle fût, elle parvenait vaille que vaille à écouter une chanson – encore glissait-elle souvent, avant la fin, dans un sommeil comateux dû à la morphine.
Chantal seule avait repéré que le patron ne se comportait pas exactement comme à son habitude. Il lui tenait la main, à cette femme. Il redressait ses oreillers. Il téléphonait tard le soir pour prendre des nouvelles et sa voix trahissait une sorte de fébrilité. Autant d’indices, de signes que la surveillante ne parvenait pas à décrypter de façon claire mais dont l’observation, malgré elle, lui perçait le cœur. Heureusement, songeait-elle, ça se tire, ça va bientôt finir. Et elle s’en voulait de penser plus ou moins confusément une chose tellement impensable.
Oui, la fin approchait. Lors d’un tête-à-tête déchirant, Malbert le dit sans fard à la mère d’Agnès C, toute ramassée sur elle-même, vaincue par le chagrin. Il lui parla doucement, lui tenant les bras comme s’il allait l’enlacer ou la bercer. Et elle se réfugiait contre lui, se mettait à l’abri de cette dernière digue. Il lui demanda où, à son sens, Agnès C. aimerait terminer sa vie. « Chez moi, chez moi, répondit-elle, pas ici. » Il ferma les paupières en signe d’acquiescement, ordonna à Chantal de contacter le réseau de ville qui administrerait les soins palliatifs. Et, sous une pluie poisseuse, resta près de la porte jusqu’au départ de l’ambulance. Par la vitre avant s’échappaient les balbutiements de la mère :
– Merci, professeur, merci beaucoup, merci…
Chantal eut honte de respirer, mais elle respira.
On n’entendit plus parler d’Agnès C. pendant un bon mois. On avait d’autres soucis, d’autres malades, d’autres protocoles, d’autres mourants. Sans compter les difficultés internes du service, les compressions de poste, et les oukases du nouveau directeur qui était pressé de faire ses preuves.
Elle reparut un beau matin, encore plus pâle si c’était possible, encore plus maigre. Mais consciente.
– Je me suis reposée. Je crois que je suis prête pour reprendre le traitement. C’était dit sur le ton de l’évidence impérieuse, pour autant que ses forces le permettaient. Sa mère et le professeur Malbert échangèrent un regard lourd.
– Bien, concéda le médecin d’un ton patient, on reprend. On reprend tout de suite. Il n’y a pas une minute à perdre.
Quand il put s’entretenir en aparté avec la mère d’Agnès C., il lui ôta le peu d’illusions qu’elle risquait de nourrir.
– C’est ce que nous appelons le mieux de la fin. Un sursaut ultime.
L’autre le regardait, les yeux embués.
– Ce traitement que vous reprenez, c’est de la frime, c’est pour lui donner le change ?
Malbert eut une sorte de haut le cœur.
– Bien sûr que non. Nous avons le devoir de répondre à la demande. Nous avons le devoir d’essayer. Même sans espoir. Ce n’est pas de l’acharnement thérapeutique : la malade a elle-même exprimé sa volonté, nous sommes à son service.
Et le traitement redémarra, les séances de radiothérapie, la peau brûlée, les attentes intolérables dans des couloirs encombrés, les perfusions douloureuses, les drogues, dures et douces, au-delà de l’écœurement, de l’overdose. Agnès C. se laissait porter par l’adversaire, l’accompagnait dans chacune de ses offensives comme on se bat au judo, empruntant à l’autre sa force, sa masse. En fin de journée, elle somnolait, épuisée, et ne percevait plus clairement les visites de Malbert. Le professeur s’asseyait à son chevet, immobile, et demeurait là en silence.
Chantal observa toutefois que ces visites devenaient plus courtes, plus impatientes. Plus formelles, aussi. Le patron s’acquittait de sa charge, semblait-il, de son engagement. Mais il ne trahissait à présent nulle émotion perceptible, juste un rien d’exaspération non formulée. Ce qu’un externe, en staff, résuma crûment : mais enfin, ça dure, ça commence à vraiment durer. Propos qui lui valurent aussitôt une réprimande sévère. Il n’empêche, l’équipe était à cran. La résistance d’Agnès C. devenait encombrante, et quelque peu importune. S’accrocher à la vie, sans doute. Mais pas ici, pas à l’hôpital.
L’alerte fut expressément donnée par Bensaïd. Elle avait beaucoup réfléchi à l’opportunité de se manifester. Ces derniers mois, à force de vigilance et de calculs, elle avait maîtrisé ses nerfs et son impulsivité. Cesse d’être une fille, ruminait-elle, cesse de faire la fille, la bonne fille, la brillante fille, cesse de tendre des verges pour te faire battre, observe-les, les garçons, observe leur arrogance naturelle, vois comme ils sont certains d’être médecins, comme ils se sentent légitimes, comme ils entrent naturellement avec le patron dans un rapport de compagnonnage. Ils n’hésitent pas, eux, et s’ils se trompent, ils retombent sur leurs pattes.
Ce jour-là, donc, Bensaïd passa à l’offensive. Comme un garçon. Elle n’ignorait pas qu’on lui avait refilé le cas d’Agnès C. parce que c’était un cas désespéré, une bonne œuvre, un dossier pour l’archivage. En réunion de staff, elle se lança tout de go :
– La radiothérapie produit des résultats inattendus. Les lésions paraissent régresser.
– Ne nous emballons pas, répondit le professeur, assez condescendant, c’est un phénomène réactionnel classique. La tumeur se replie, mais c’est pour mieux repartir.
– La chimio agit aussi, reprit Bensaïd, abattant sa maîtresse carte. Les cellules de kulchitzky-masson sont incontestablement plus nombreuses.
Malbert sursauta.
– De combien donc ?
– 29 %.
Le professeur fit la moue.
– Étonnant, ça. Qu’est-ce qu’elle nous fabrique ? Et d’abord êtes-vous sûre du labo ?
– J’ai fait recommencer l’analyse. Les résultats n’ont pas varié.
L’équipe la considérait avec hostilité. Cette fille venait perturber le service. Cette fille dérangeait la science. Cette fille agaçait le patron. Mais Bensaïd serrait les dents, refusait de céder. Elle réclama une évaluation qui lui fut accordée du bout des lèvres. Elle savait qu’au bout du compte, son obstination lui vaudrait le respect des autres. Une emmerdeuse, assurément, mais qui savait défendre son territoire. Et son territoire, c’était le dossier Agnès C., le dossier de l’impossible rémission. Une réputation, ça se mérite, ça se construit. Bensaïd joua son va-tout sur cette histoire. Les autres faisaient front contre elle, unis comme un pack de rugby. Elle finit par s’en amuser, c’était excitant, c’était la vraie vie.
Malbert afficha, dans le service, une neutralité parfaite. Officiellement, ce cas était aberrant, il ne pouvait donc justifier aucun emballement, aucune passion scientifique. Hors norme, hors études randomisées, statistiquement inexploitable. Il observa d’un œil ironique l’enthousiasme de Bensaïd devant les effets du traitement. Naïf, cet enthousiasme, présomptueux, mais probablement de bon augure. Après tout, cette petite aimait soigner au point de ne pas comprendre pourquoi le patient s’améliorait : elle finirait par faire un bon médecin quand elle exigerait de contrôler toute la chaîne. En staff, le cas d’Agnès C. devint sujet tabou. Bensaïd enfreignait la règle en l’évoquant, et ne suscitait aucun écho.
Le professeur continuait, le soir, de visiter sa malade. Mais le cœur n’y était plus, le rituel devenait machinal. Il entrait, jetait un coup d’œil attentif à la feuille de soins, s’asseyait pour la forme. Agnès C. avait retrouvé une partie de son énergie – l’arrêt de la radiothérapie y était pour beaucoup. Un soir, elle risqua une observation :
– Vous paraissez déçu, professeur.
L’autre se raidit.
– Déçu… Qu’est-ce que vous allez chercher là ?
– Je vais mieux, non ? Je vais vraiment mieux, je le sens…
– Mais oui. Je vous assure. Il n’y a aucun doute.
Elle sourit d’un sourire lumineux.
– Alors pourquoi êtes-vous déçu ?
Il se leva, se figea, le visage grave, et sembla se parler à lui-même.
– Déçu, non. Franchement non. Mais un peu déconcerté. Oui, c’est cela, déconcerté…
Elle le regarda, perplexe et pensive. Bensaïd fit irruption dans la chambre, des résultats d’analyse en main.
– Au train où vont les choses, nous allons bientôt pouvoir envisager une sortie, claironna-t-elle.
Malbert quitta la pièce, il claqua la porte un peu sèchement.
Dix jours plus tard, un taxi attendait Agnès C. à la porte de l’hôpital Saint Jérôme. Sa mère portait maladroitement une valise mal bouclée.
– Attends encore un peu. Ce serait plus convenable dire au revoir au professeur, quand même.
Il ne vint pas. Agnès C. aspirait avidement l’odeur huileuse des voitures, captait le battement d’ailes d’un pigeon effrayé.