Table des matières
Je feuillette, un peu distraitement, la revue Prescrire.
Il s’agit, à ma connaissance, de la seule revue médicale indépendante financièrement de l’industrie pharmaceutique comme des pouvoirs publics. Ni publicité, ni allégeance, Prescrire, poil à gratter des firmes pharmaceutiques et de nos autorités de santé, véritable Que Choisir de la médecine, est seulement financée par ses trente mille abonnés. La liberté de ton, alliée à la rigueur des analyses scientifiques, en fait une voix originale, souvent intransigeante et donc précieuse dans le paysage de la publication médicale.
Je remarque un encadré évoquant une molécule dont l’énoncé me rappelle vaguement une vieille histoire que je croyais terminée. La rédaction s’insurge, une nouvelle fois semble-t-il, du maintien sur le marché du benfluorex – commercialisé depuis 1976 sous le nom de Mediator par le laboratoire Servier – un médicament aux effets potentiellement dangereux. Je crois me souvenir que ce médicament, recommandé comme simple adjuvant[1] au régime diabétique, d’une efficacité modeste, ne serait autre qu’un cousin éloigné de l’Isoméride, le coupe-faim meurtrier interdit à la vente en 1997. C’est du moins ce qu’affirme la revue. Alors que toutes les drogues de la même famille, les redoutables amphétamines, ont été retirées deux ans après l’épilogue de l’Isoméride, le Mediator, n’ayant pas l’étiquette d’anorexigène[2], échappe au couperet.
Je referme ma revue. Perplexe. Que sais-je au juste sur le Mediator ? Peu de choses. Aimable placebo pour certains, le Mediator est l’exemple type du médicament « qui ne peut pas faire de mal ». Celui qu’on prescrit par habitude, par lassitude peut-être aussi pour des patientes en quête d’un idéal de minceur, et auquel plus grand monde ne prête attention. Depuis le temps…
La mise en garde de Prescrire me laisse d’autant plus rêveuse qu’elle rappelle à mon souvenir une réflexion de mon chef de service de l’hôpital Béclère, Gérald Simonneau, quelques années plus tôt. Alors que je me réjouissais et le félicitais d’un combat durement gagné – l’interdiction de l’Isoméride – il s’agaçait de savoir le Mediator, commercialisé par le même laboratoire, maintenu sur le marché, malgré une parenté probable. Cela m’avait paru incroyable.
Comme beaucoup de médecins de ma génération, j’ai été choquée par le drame de l’Isoméride. Marquée par ces malades que j’ai accompagnés, pour certains, jusqu’à la mort, marquée par le combat, la pugnacité qu’ont dû déployer alors une poignée de médecins pour faire entendre raison aux autorités de santé, pétrifiées à l’idée de mettre fin à une telle « poule aux œufs d’or » pour le laboratoire pharmaceutique.
J’avoue être devenue, après cette première expérience, méfiante.
Copie conforme ? Cousin ? Difficile de le dire. Le flou autour du Mediator est alors savamment entretenu mais les mises en garde répétées de la revue Prescrire distillent chez les prescripteurs une vague inquiétude, comme celle que laisse sourdre la rumeur. Les seuls chiffres auxquels j’ai accès, tout d’abord, sont ceux du tiroir-caisse.
Le Mediator, c’est au moins deux millions de consommateurs depuis 1976, sept millions de boîtes vendues par an, quarante-quatrième médicament le plus vendu en officine au hit parade 2006. Un mois de traitement coûte environ quinze euros remboursé au taux maximal – 65 % – par la sécurité sociale.
Ce matin-là, j’assiste à l’examen que subit une patiente adressée par nos collègues de l’hôpital de Saint-Brieuc afin de bénéficier, si possible, de notre expérience dans le domaine de l’HTAP. Madame F. est « très forte » comme on dit pudiquement, plus de 150 kilos, essoufflée au moindre effort et épuisée. Bon nombre de personnes en surpoids peuvent présenter de tels symptômes, conséquence directe de leur obésité et liés à un retentissement sur la respiration. À l’instar de « Fat Joe » domestique au Pickwick Club, croqué par Charles Dickens, somnolant sur sa chaise à toute heure du jour, beaucoup d’obèses « oublient » de respirer. L’image est si vraie que la médecine s’en est emparée pour qualifier cette maladie de « syndrome de Pickwick[3] ». Dans le cas de notre patiente, il existe une autre explication à l’essoufflement : une HTAP importante.
Lorsque je rentre en salle d’opération, ma patiente est péniblement installée sur une table exiguë. Je la salue. La voix tonitruante et chaleureuse qui me répond nous deviendra bientôt familière comme, hélas, sa tristesse face au handicap généré par la maladie. Médecin, infirmières et techniciens sont déjà à l’œuvre. L’opération[4], effectuée sous anesthésie locale, consiste à faire remonter un petit tuyau souple le long d’une grosse veine partant de l’aine jusqu’au cœur afin de mesurer directement les pressions régnant au niveau des cavités du cœur et de la circulation pulmonaire. Toujours content de me voir, Yannick Jobic mon collège cardiologue me fait signe de l’aider. La surface des chairs, les multiples plis en accordéon ne facilitent pas le travail.
L’examen, sous contrôle radiologique, repose sur des recommandations précises : les cardiologues impliqués dans le centre de compétence brestois ont été parfaire leurs connaissances à l’hôpital Béclère.
Yannick est concentré, précis, rigoureux, mais trouve aussi toujours le moment pour plaisanter un peu et mettre à l’aise le malade, naturellement inquiet. Yannick, animal à sang froid de son propre aveu, méthodique, observe ma désorganisation notoire et mon activité volcanique avec un sourire amusé. Notre collaboration est étonnamment heureuse et synergique.
Le soir même, je rends visite à cette dame dans le service hospitalier. Alors que je l’interroge sur son état, je soulève machinalement la pancarte des traitements suspendue au pied de son lit. Dans la liste, je note la présence de Mediator, régulièrement prescrit, depuis plusieurs années me dit-elle. Ne s’agirait-il pas de ce médicament proche de l’Isoméride, mis en cause par la revue Prescrire il y a six mois ?
En un clic, je suis sur Google et Pubmed[5]. Quid du “benfluorex”, la molécule du Mediator ? Est-ce un dérivé d’amphétamine, de fenfluramine, comme l’écrit Prescrire ? Je tombe sur quelques vieilles études relatives à sa prescription en matière de diabète mais rien sur sa nature réelle. Je tente alors le lien “benfluorex et HTAP” : rien n’a jamais été écrit sur le sujet dans la littérature médicale. Je hausse les épaules, il ne semble pas y avoir grand-chose dans le fond. Quant au mot clef “Mediator” sur Google, passé les catalogues de guitare, il me renvoie rapidement à ce qui semble banal d’appeler sur le net le « régime Mediator ».
J’aborde alors le monde des forums d’échanges sur des sites de vulgarisation médicale dont la lecture laisse entrevoir l’implacable réalité du diktat de la minceur. Je découvre ainsi que ce médicament, délivré sur ordonnance pour les diabétiques, est en fait massivement utilisé comme coupe-faim. Les internautes, pour la plupart des femmes jeunes et trop rondes à leur goût, s’échangent des conseils, des adresses de médecins prescripteurs peu regardants. Les témoignages des aspirants à la silhouette idéale vont du cocasse au tragique, entre inquiétude, perplexité, espoir et désespoir :
Septembre 2004, posté par « la voyageuse » : « Après une visite de routine chez mon médecin samedi, il m’a été prescrit du Mediator. Mon médecin m’a expliqué que c’était sans danger et que, sans me faire maigrir, cela m’aiderait à ne pas stocker tout ce qui est sucres lents […] du coup j’ai fait des recherches sur le net à cet effet qui m’ont un peu déroutée […] j’ai lu vos témoignages, mais ce qui m’effraie un peu (eh oui je n’ai pas encore entamé la boîte !) c’est ce côté coupe-faim et embolie pulmonaire qui me rappelle vaguement un autre médoc dont ce n’est plus l’heure de gloire et pour cause ! (Isoméride). J’ai rappelé mon docteur ce matin et il m’a confirmé que c’était sans danger, surtout si on ne fait pas de surdosage. Alors je suis parano, je me fais des films ? »
Début 2007 par « passionmangue » : « Bonjour, je suis nouvelle […] pour info j’ai 3 chiffres à mon poids […] ça fiche un coup au moral […] j’ai testé mille et un régimes mais rien n’y fait je ne perds pas. J’ai ensuite été voir une diététicienne […] ensuite mon médecin m’a fait faire des analyses qui n’ont quasi rien détecté et qui m’a mis sous Mediator, médicament que je n’ai pas encore pris […] alors de toutes mes forces je vous demande votre AIDEEEEEEEEEE ! »
Au milieu des ces échanges, bruissant de rumeurs, fausses certitudes et mauvais tuyaux, je note l’intervention d’un médecin, administrateur de l’excellent site Atoute.org : « Le Mediator contient du benfluorex, écrit le docteur Dominique Dupagne dès 2004. C’est un médicament assez étrange, essentiellement coupe-faim par action proche des amphétamines. Il a échappé à la charrette du marché concernant ses cousines. Son positionnement est subtil, uniquement dans le cadre du diabète et de l’excès de triglycérides. En fait, il est largement utilisé comme coupe-faim en dehors de ses indications officielles. Comme les amphétamines, il est excitant et peut provoquer un excès de nervosité. Tout accident survenant dans cette situation non prévue par la loi engage donc la responsabilité du prescripteur » . Et Dupagne de conclure « Je ne serais pas surpris en effet qu’il soit retiré du marché à court ou moyen terme » . Seul et dernier rescapé du nettoyage après l’interdiction de toutes les amphétamines, on se l’arrache.
Sur beaucoup de ces forums, dénichés par Google, défilent imperturbablement à l’écran les encarts publicitaires vantant les mérites « 100 % réussite, 100 % garanti » de méthodes radicales d’amaigrissement : je-mange-et-je-maigris.com, institut-dulac.com, maigrir-pas-de-regime.com, Patch maigrir -30 kg/10 euros… Les médicaments prétendant contrôler le surpoids et les bonimenteurs ont encore de beaux jours devant eux.
Le terme “anorexigène” renvoie, lui, sur un texte de Wikipedia, la célèbre encyclopédie du net. La saga des anorexigènes, dérivés d’amphétamine, y est bien décrite et l’article s’étonne que la sibutramine, cousin lointain des amphétamines, reste autorisée jusqu’à nos jours en France[6]. Aucune mention du benfluorex, molécule transparente…
Pas très avancée dans mes recherches, je garde l’information dans un coin de ma tête. Il faudra que je pense à utiliser ma « hot-line » favorite : prendre l’avis de l’équipe médicale de l’hôpital Antoine Béclère.
L’occasion m’en est rapidement donnée, tant nos échanges sont fréquents, témoins du travail en réseau, indispensable lorsque l’on aborde le domaine des maladies rares. Marc Humbert me confirme que oui, cela reste une préoccupation sans réponse et qu’ils ont bien, ces dernières années encore, relevé quelques observations de femmes souffrant d’HTAP grave – dont l’une ayant nécessité une greffe pulmonaire – exposées au Mediator. Immédiatement réactif, il me propose de mettre en commun nos observations – nous avons, depuis le cas de Madame F., débusqué une deuxième puis une troisième patiente – et de les publier dans une revue scientifique afin de soulever la question dans le monde médical. Il va en parler de ce pas à Kim pour que nous puissions travailler ensemble, le cas échéant.
Mais qui est donc Kim ? Une charmante étudiante canadienne francophone, en formation dans leur service cette année, pour apprendre l’HTAP. Je comprends d’emblée l’élan de sympathie qu’elle a éveillé à Béclère. Brune, jolie comme un cœur, elle suscite l’enthousiasme avec son énergie et son accent canadien chatoyant et nasillard. La petite équipe française de Clamart, réputée dans le monde entier pour ses travaux sur l’HTAP, reçoit à flux continu des étudiants cosmopolites venus parfaire leurs connaissances de cette maladie. Marc me glisse un jour malicieusement que les Américains, s’attendant à trouver une haute tour de verre, sorte de temple « high tech » de l’HTAP, tombent des nues devant la vétusté du minuscule service parisien. Débrouillardise à la française…
« En attendant, me dit Marc, la priorité est de déclarer tous ces cas à ton service de pharmacovigilance qui les transmettra à l’Afssaps[7]. C’est une obligation essentielle si l’on veut donner une alerte immédiate d’autant que ces déclarations sont également répercutées au laboratoire pharmaceutique concerné. Moi-même, je ne suis pas certain que nous ayons déclaré tous nos cas. Cela prend du temps, mais je vérifie ». Je ne néglige jamais un conseil donné par Marc et déclarerai désormais scrupuleusement tous nos cas, en temps réel. Notre première déclaration, travaillée avec Dominique Carlhant, pharmacologue de l’hôpital, est postée en février 2007.
[1] Se dit d'un traitement auxiliaire destiné à compléter le traitement principal.
[2] Anorexigène ou coupe-faim.
[3] Ou « syndrome obésité hypoventilation ».
[4] Un cathétérisme cardiaque.
[5] Principal moteur de recherche sur internet d’articles médicaux.
[6] La sibutramine a été retirée du marché le 21 janvier 2010 en raison « de risque de complications cardiovasculaires et d’une efficacité modeste ».
[7] Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé qui a succédé à l’Agence du médicament.