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Oui, j’ai vu souvent la Terre ouverte et j’ai même ouï des cris sortir de sa béance, comme les anciens Romains. Mieux, entre les lèvres de cette ouverture, j’ai assisté à des naissances. Voici.
N’importe quel alpiniste a franchi des crevasses. Grises, noires, mauves parfois, glauques toujours, larges ou étroites, elles menacent et bâillent :Terre bée. Sur un pont de neige ou autrement, nul ne les passe sans crainte ni tremblement, surtout les rimayes, ces échancrures, profondes parfois de mille mètres, à la verticale des parois rocheuses et à la naissance des glaciers, comme nées de leur contact. Je suis content d’avoir traversé, en les redoutant, ces fleuves de glace crevassés avant qu’ils ne mourussent ; je les ai vus, peu à peu, raccourcir et parfois disparaître. On peut chuter dans l’enfer de leurs béances, on peut aussi en sortir. Voici.
Nous descendions, Anne-Marie, brave et belle, Jean-Yves, notre guide saint, et moi, de la barre des Écrins, et nous nous apprêtions, matinée finie, à franchir la dernière rimaye avant la pause au refuge, passé la traversée du glacier. Le premier de cordée prit les dispositions ordinaires, assurance solide et deux ou trois longueurs de corde. Anne-Marie partit en avant, et, comme il n’arrive jamais, le pont de neige céda et elle disparut sans un cri dans l’abîme. Après avoir de nouveau vérifié l’assurance, Jean-Yves et moi, cœur battant la chamade, rampâmes jusqu’à la lèvre supérieure de la crevasse et appelâmes : « Anne,Anne-Marie ! » D’en bas, une voix nous répondit, méconnaissable, dont nous fûmes étonnés de la tonalité ; mais l’angoisse déforme la gorge et les parois de glace font écho. Plus étrange encore : cet appel semblait demander une corde, alors que, dûment assujettie et sanglée, notre amie n’avait nul besoin d’un lien supplémentaire. Jean-Yves l’envoya pourtant et, dès que nous fûmes assurés, d’un cri, qu’elle pouvait remonter, nous la hissâmes de toutes nos forces. Fatigue, obstacles, arêtes de glace, coincements aux limites de rupture, prudence, l’ascension dura longtemps, dans l’angoisse qu’elle manquât.
Mais enfin nous crûmes nous évanouir en voyant, des bords de la crevasse, émerger... un homme. Nous attendions une jeune femme aux cheveux noirs ; un mâle blond, à sa place, émergea. Terrifiante apparition. Je vois encore sortir de terre, comme des lèvres ouvertes d’une césarienne, ce fantôme pâle, gémissant, inattendu.
Nous allions vite l’apprendre, nous venions de sauver un autre alpiniste qui, faisant la même course en solitaire, avait chu l’avant-veille dans la rimaye et y mourait lentement de froid, de faim, d’abandon. Résigné, il avait même cessé de hurler quand, changé en statue de glace après deux nuits d’agonie, il avait entendu non loin de lui, appeler. Il couvrit de sa voix désespérée les cris de notre amie.
Bien entendu, vite, vite, nous extirpâmes, en plus, notre Anne, ange de l’enfer blanc-noir et froid. D’humour et de bravoure, elle s’ébrouait : « J’ai eu chaud, n’est-ce pas ? » riait-elle, surgelée. Cœurs chavirés, nous ne cessions de l’embrasser. Pas seulement pour la réchauffer. Après les premiers soins aux rescapés, couverture de survie et thé chaud de la gourde, passé la dernière descente, lente, tous quatre restaurés rassurés reposés autour d’une Kronenbourg, au refuge, nous avons calculé la chance rare que le pont de neige eût cédé sous l’une à l’endroit même où l’autre avait été victime, avant, d’un semblable accident. Quel bonheur que ce malheur. Ivre de joie, plus saint que jamais, Jean-Yves, debout sur la table, chantait : « J’ai retrouvé mon Eurydice... avec un second Orphée... j’ai le droit de boire plus encore que Noé. »
Car ce matin-là Terre béa et accoucha deux fois.