C’est une rencontre
Avec de jeunes garçons et filles. En ce qui me concerne, dans les lycées professionnels où j’ai enseigné pendant toutes ces années, ils avaient entre 15 et 19 ans. Une rencontre sans cesse renouvelée : tous les deux ans, quand arrivent de nouvelles classes.
Un lien se crée, une sympathie, une envie de se connaître, de se fréquenter, de travailler ensemble.
Est-ce que la question, c’est : comment le professeur, qui possède le savoir sur sa discipline, va pouvoir le transmettre ? Non.
La question, c’est : comment le professeur, après plusieurs années d’études et une bonne connaissance de sa discipline va oser remettre son savoir en jeu, le mettre à l’épreuve d’une nouvelle classe d’âge ?
Qui a envie de supporter, pendant des heures, l’exposé de connaissances toutes faites, tristement présentées et qu’il n’a d’autre choix que de tenter de retenir suffisamment longtemps pour les ressortir, à peu près à l’identique, le jour du contrôle, de l’évaluation, de l’examen ?
Le jeu, c’est, au contraire, de donner accès à un texte littéraire par exemple, et d’attendre les réactions, remarques, questions, critiques, plaisanteries, de construire son cours à partir de là. Pourquoi les jeunes élèves que nous avons devant nous liraient-ils ce texte exactement de la même façon que nous ? Pourquoi faudrait-il absolument qu’ils viennent sur notre terrain, tout balisé, sécurisé, protégé ? Pourquoi faudrait-il qu’ils abandonnent, qu’ils refoulent ce qu’ils sont, leur histoire, leur mémoire, en passant les portes de l’école, et deviennent les élèves standard, idéaux, imaginés par l’institution ? Ils lisent les mots du texte avec leur culture, ce qu’ils ont acquis, déjà, dans leur famille, dans leur quartier, dans les cours qu’ils ont eus les années précédentes. Ils parlent et nous ? D’abord, les écouter, accorder du poids à leur parole, la lester, leur apprendre à se faire confiance. Vous savez, après l’intervention d’un élève, demander le silence, attendre un instant et dire : vous pouvez me répéter ce que vous venez de dire, lentement, pour que tout le monde puisse bien l’entendre. Et l’élève redit, dans le silence des autres, tout le monde écoute, sa parole prend une valeur et je lui dis que c’est vraiment bien, très intéressant et qu’on va partir de là pour continuer, qu’on ne va pas laisser cette parole se perdre, la négliger, mais qu’on va la mettre en relation avec d’autres pour tisser du sens, le sens de cette séance de cours et que c’est cela que l’on va noter, que l’on va retenir. Du tissage. Du réseau. Ce qui importe, ce n’est pas d’ingurgiter des connaissances, c’est de s’ouvrir au réseau infini des significations en train de se faire et de se défaire, de sortir de la répétition d’idées toutes faites pour accéder à une pensée singulière, vivante, en relation avec d’autres pensées singulières et vivantes.
De cette façon, on peut toujours espérer qu’il va se passer quelque chose en cours, en direct, et éviter l’ennui systématique et profond, le désintérêt, l’agressivité, l’absentéisme…
Le risque est d’être à certains moments débordé, emporté par la vague des questions qui fusent dans tous les sens et pas forcément en relation directe avec le cours. Quand on ouvre la boîte de Pandore… C’est ce qu’on voit un peu dans le film de Laurent Cantet : Entre les murs.
Mais beaucoup d’entre nous se souviennent, surtout s’ils sont bretons, comme moi, d’avoir été bousculé, enfant, par une vague plus grosse que les autres, arrivée par surprise : ne pas résister, de toute façon, c’est inutile, se laisser aller, fermer les yeux, attendre et quand la vague est passée, se relever, sans savoir où l’on est, secouer la tête et mettre un moment à retrouver ses repères perdus, ou d’autres. On a eu peur, on est passé par un moment d’abandon, ne maîtrisant plus rien, confiant son sort à cette force qui nous dépasse et nous emporte et pourtant… on y retourne. Pourquoi ça nous plaît ?
Si mes élèves sentent qu’un espace s’est ouvert devant eux, ils s’avancent, ils parlent, et moi, je suis perdu à certains moments, je ne comprends plus, je perds mes repères, mais je sens qu’il est inutile de s’accrocher, de s’agripper, pour sauver quoi, une école idéale, qui n’existe pas, une école réelle ou personne ne semble très heureux, en ce moment, quand même. Je préfère de beaucoup me faire rouler dans la vague, en sachant qu’au bout du compte je me relèverai et pourrai commencer à me projeter dans l’avenir, avec mes élèves, pour trouver de nouveaux repères, plus souples, sans doute, que les anciens, plus mobiles, moins figés, plus poreux.
Exposition Courbet, au Grand Palais, janvier 2008, un tableau intitulé, justement, La Vague. On voit le creux sombre, inquiétant, se former et la mer retomber en un rouleau d’écume blanche. Pourquoi ça nous fascine ?
Une grosse partie de l’énergie dépensée par les enseignants, le travail, les préparations, des soirées durant, le week-end, vient de là, de la peur, du désir de tout contrôler pour que rien n’arrive. Et c’est de plus en plus difficile, il faut des barrières de plus en plus hautes et tout le monde sait comment cela va se terminer. Comme ces châteaux de sable que les enfants construisent sur la plage et que les vagues de la marée montante finissent toujours par emporter.
Au contraire, à l’inverse d’un cours plein déjà, bouclé, figé où rien de nouveau ne peut advenir, créer du vide, ouvrir un espace où la pensée de nos élèves puisse se développer, se complexifier, se confronter, entrer en relation, un espace apaisé, sécurisé pour eux, où ils pourront dire, sans être systématiquement moqués, rabaissés, infantilisés… Les laisser venir jusqu’à les rencontrer. Et si la rencontre se fait, d’autres seront possibles, avec des auteurs, des artistes, des comédiens…, d’autres enseignants, aussi, d’autres élèves. C’est quoi, ces valeurs auxquelles nous croyons si elles sont fragiles au point de ne pas résister à l’assaut juvénile d’une petite troupe de garçons et filles ? Les laisser venir, tirer parti de leur énergie, de leur vitalité au lieu de tenter vainement de la retenir ou de la contrer.
Heurter les conventions, les préjugés, bien sûr. Si l’on soulève un bord du voile, tout le reste pourrait suivre. Ces rencontres, cette empathie… tout ne serait pas joué, à 18 ans, à 15 ans, plus tôt encore. Du mouvement serait encore possible. Le triage entre les bons et les moins bons, voire les mauvais ne serait pas encore figé, terminé. Il ne serait pas forcément nécessaire de surveiller, de punir, de diviser la classe en ses trois parties traditionnelles : 1/3 de bons, 1/3 de moyens et 1/3 de mauvais. Quand j’étais moi-même en 6ème, à Saint-Joseph, à Lannion, il y avait le paradis, les premiers rangs, le purgatoire, au milieu et l’enfer, derrière, près de la porte de sortie. Ce qui se joue là, on le sait bien, c’est au fond, déjà, la lutte pour les bonnes études, les bons diplômes et, in fine, les bonnes places, les bons postes, les plus intéressants, les mieux payés. C’est ça, l’affaire sérieuse, là, on ne plaisante plus, c’est la guerre. À 15 ans, c’est réglé, déjà, depuis longtemps. Les dés sont jetés. Alors, soulever un bord de ce voile, parler de rencontre, de mouvement encore possible, de bons qui peuvent apprendre sur tel ou tel point des mauvais, de bons qui peuvent être bons sans en faire un élément de pouvoir sur les autres, de mauvais chez qui personne encore n’a vu la pépite cachée, d’une culture qui rassemble au lieu de diviser, qui relie au lieu d’exclure. Là, on se heurte à du dur, on le sait bien. On ne va pas refaire le monde, tout seul, dans sa classe, avec ses petits bras. Mais quand même, toujours recommencer, sans se laisser impressionner, résister, penser avec sa propre tête dure de Breton, rester singulier, par plaisir, par envie de vivre… et basta !
Bien sûr, il y a les programmes, l’examen à préparer. Mais il y a la rencontre, aussi, avec les élèves, nécessaire, incontournable : pouvoir se parler, trouver un espace commun, une langue commune. Ne pas transiger avec cela. Sinon, c’est l’ennui, la stérilité, l’absentéisme et au pire la violence, le dressage et au pire du pire, un policier dans chaque collège, des fouilles à l’entrée, des portails de sécurité, des caméras de surveillance…
Trouver un fil à tirer chez chacun de nos élèves pour tisser quelque chose avec d’autres fils. Ce que l’on va obtenir, au bout du compte, on ne le sait pas. Accepter cette fragilité. Saisir ce fil et payer de sa personne : réfléchir, à partir de là, penser, lire, se tenir au courant des nouveautés, des recherches, des nouvelles études et analyses, se situer dans le temps présent. Un vrai travail, dans une dynamique, un élan. On travaille dix fois trop, dans l’éducation nationale : ces soirées, ces week-ends ! Mais on travaille mal. On travaille pour se défendre, par peur, pour boucler, pour que rien n’arrive. Je l’ai fait comme chacun mais j’ai appris petit à petit à me défaire de ce mauvais travail. C’est comme le cholestérol, il y en a du bon et du mauvais. Il y en a du créatif, inventif, ouvert à la nouveauté, à ce qui partout cherche et invente et du replié, chichiteux, défensif et stérile.
Si cette rencontre se fait, si, à un moment donné : un regard, une lumière dans l’œil, un sourire, un intérêt, une envie, une passion, un entrain, au lieu de l’incompréhension, de la fatigue et de l’ennui, tout n’est pas gagné, pour autant. Tout cela peut se rompre à chaque instant. Nourrir, sans cesse, cette relation, la fortifier, lui donner de l’ampleur, la complexifier. Avec certains, cela peut prendre du temps, plusieurs mois, ou n’arriver jamais. C’est selon. Il y a des échecs, bien sûr. Mais continuer, insister quand même. Je venais moi-même d’une éducation qui tenait par beaucoup d’égards du dressage. J’avais dû faire pour m’en dégager un énorme effort et je n’étais pas prêt à remettre tout cela en question. J’en étais d’ailleurs incapable. Je savais la souffrance profonde et dévastatrice qu’engendre le renoncement à ce que l’on sait être pour l’adoption forcée, contrainte d’un comportement dicté.
À un moment où Internet donne à nos élèves un accès de plus en plus facile à l’ensemble des contenus, des connaissances, privilégier plutôt la relation, l’échange, favoriser l’émergence du sens, en direct, dans le cadre de la classe, penser ensemble, le professeur et ses élèves, pour que la curiosité des uns et des autres puissent se manifester, pour que l’ennui dont souffrent tant de nos élèves s’efface un peu, au profit du plaisir de chercher, de trouver avec les autres, de se découvrir intelligents ensemble. Repenser la spécificité de notre travail, réexaminer ce qui, en concurrence avec cette machine, demeure notre fonds de commerce.
Créer de l’humain. Cet humain expulsé de plus en plus d’aspects de notre société : du travail, des loisirs, de la consommation, de la conception des logements. Tout cela devenant de grosses et bêtes machines à produire du cash. Cet humain que certains voudraient aussi expulser de l’école au profit d’un certain type d’évaluation soi-disant plus rigoureux.
Alors, cette rencontre est plus difficile, forcément, plus périlleuse, à un moment où partout, l’humain est chassé. Elle demande plus d’efforts, elle est plus fragile. Mais elle reste plus que jamais nécessaire, dans nos classes, pour que le cours puisse vraiment commencer.
Je suis un Breton des Côtes d’Armor, quand j’étais petit, on disait Côtes-du-Nord, un pays où il y avait encore une grosse majorité d’agriculteurs, le reste, c’étaient des commerçants, professions libérales, des notables. Des ouvriers d’usine lorsque je me suis retrouvé dans le Nord, à Lille, dans les années 70, je n’en avais jamais vus, je ne savais pas ce que c’était. Et me voilà amené à faire cours à leurs enfants, à un moment où la crise frappe l’industrie et où le chômage se développe. Je découvre ces jeunes, dans les divers lycées professionnels où je suis nommé : tertiaires, industriels ou hôteliers. Je découvre ce que l’on nomme aujourd’hui la diversité qui n’existait pas non plus en Bretagne où il n’y avait que des Bretons. Je fais mon apprentissage de cela. Parfois difficile. Je suis surpris par des réactions, des façons de penser, de parler. Je suis maladroit, je fais des erreurs, j’apprends.
Etre venu de Bretagne dans le Nord, c’est déjà une rencontre. Entre les deux, le vide nécessaire et désiré qui permet à la pensée de se déployer. Entre des paysages qui marquent à jamais : les rochers de granit rose, la mer qui s’élance contre eux et la brique rouge, souvent noircie, des longues usines et des maisons étroites… entre les deux, le creux, comme le creux de la vague dans le tableau de Courbet, danger, perte, engloutissement mais aussi protection, comme un petit abri qui pour un temps rassure, apaise et permet l’émergence d’une pensée singulière.
Comme beaucoup, j’ai eu peur, de ne pas être un bon enseignant, de me laisser déborder, alors, j’ai beaucoup préparé, pendant mes premières années. J’ai connu les soirées à corriger des copies jusqu’à pas d’heure, les week-ends à mettre au point les cours de la semaine, surtout quand j’avais la malchance de commencer le lundi, à 8 heures. J’arrivais, alors, tellement concentré, tout le déroulement de mon cours en tête, que la moindre question un peu décalée d’un élève me mettait dans l’embarras, me déstabilisait. Ils le sentaient, ne posaient plus de question, le cours se déroulait comme je l’avais prévu. Mais ennui, découragement, une frustration qui parfois s’exprimait par toutes les sortes de petites diversions que les élèves savent si bien mettre en place : chute bruyante d’objets, bavardages de plus en plus insistants et surtout, le must, demandes pour se rendre à l’infirmerie. Je vous assure, Monsieur, j’ai trop mal à la tête. Voilà, ces cours que j’avais mis des heures à peaufiner, les menaient tout droit chez l’infirmière.
Peu à peu je me suis dépouillé. J’ai arrêté de préparer. Il faut dire que j’en avais largement assez dans la tête, à force, mais quand même. J’ai arrêté d’entourer les textes que je proposais de tout un dispositif destiné à les étouffer, à faire obstacle à la rencontre, à l’émergence d’une pensée singulière et nouvelle. J’ai arrêté d’écrire au tableau d’autant que je supportais de plus en plus difficilement la poussière de la craie. Un moment, j’ai relayé par le feutre quand il y avait des tableaux blancs ou par la projection de transparents. Et puis j’ai laissé aussi tout cela pour finir avec rien. Et plus je lâchais et plus l’espace pour la pensée de mes élèves s’élargissait. Comme leur parole était acceptée, qu’elle n’était plus considérée comme une gêne et trouvait toute sa place, elle se déployait souvent en des remarques, des intuitions, des analyses, si intéressantes que chacun finissait par le remarquer et dans mes cours, ça n’arrêtait pas d’applaudir.
Le seul problème, c’est que je ramais à contre courant, que dès qu’ils sortaient de ma salle, ils devaient se réadapter à un autre type de fonctionnement, que quand je les revoyais, ils devaient s’en déshabituer en un instant, ce qui je l’imagine ne devait pas être pour eux de tout repos.
Cette façon de faire ne plaisait d’ailleurs pas à tout le monde, ce que j’acceptais volontiers. Certains, peu à l’aise dans cette liberté se seraient sentis plus protégés dans un fonctionnement plus traditionnel. J’en tenais compte et je faisais en sorte de les rassurer le temps qu’il fallait, en espérant toujours les voir, un jour, oser s’ouvrir, se lancer, se risquer. Certains par contre souhaitaient simplement, négativement, empêcher tout travail. Avec ceux-là, j’étais dur. Je ne souhaitais pas leur donner la possibilité de stériliser toutes ces heures de cours passées ensemble. Au bout d’un moment, lorsqu’ils avaient compris que je n’étais pas prêt à céder, ils finissaient par nous rejoindre dans le travail et par y prendre plaisir, sauf quelques-uns pour lesquels, rien n’était possible. Ceux-là finissaient par quitter l’école ou par être renvoyés. Dans un petit nombre de cas, ils étaient maintenus là, quand même, à gêner pour des mois mon travail et celui de mes autres élèves.
De ces élèves du Nord, j’ai appris une certaine franchise, un côté direct et joyeux. Pas de chichi. Un sens de la communauté aussi, le désir de travailler ensemble. Toujours partants pour des projets, toujours prêts à participer, à aider, à donner un coup de main. Durs aussi, parfois, rebelles, abîmés par des conditions de vie trop difficiles… Ils m’ont bougé, transformé.
De cette rencontre, en effet, chacun sort changé. L’enseignant est porteur de la culture, d’une certaine culture. Les jeunes sont porteurs des projections d’avenir. Ils ont leur propre regard sur les œuvres qui leur sont proposées et à les écouter, vraiment, le mien en était infléchi. Je n’en sortais pas indemne, eux non plus. Ce n’était pas un paquet tout fait que je tentais de leur faire passer. C’était des textes, écrits par des hommes, des femmes, à différentes époques, à des âges différents qui pouvaient être proches des leurs ou très éloignés, et la glose sur ces textes n’était pas la seule affaire des spécialistes. Eux aussi pouvaient réagir, analyser, comparer. J’entendais, à travers leurs paroles, tout ce que l’œuvre étudiée pouvait leur dire sur le monde dans lequel ils vivaient et cette œuvre, après eux, je ne la lisais plus tout à fait de la même manière. Cela était d’autant plus sensible que nous vivions une époque de fracture où tout bougeait rapidement, où les conditions de vie se modifiaient, où émergeaient de nouveaux modes d’accès à la lecture, aux arts plastiques, à la musique…
Alors, dans les IUFM ou ce qui les remplacera, est-ce que ça peut s’apprendre, la rencontre ? La penser, en tout cas, comme une attitude, une disposition de l’esprit que l’on peut essayer de faire partager.
Personne ne peut dire à un jeune professeur stagiaire comment il doit faire cours, chacun fait cours avec son âge, son passé, sa mémoire, son expérience. Mais, réfléchir ensemble au sens de ce métier, aujourd’hui. Qu’est-ce que nous souhaitons ?
Nous maintenir dans l’illusion d’une sorte de différence de nature entre le professeur et ses élèves, le premier possédant seul un savoir qu’il est chargé de transmettre ou plus modestement, plus efficacement aussi, considérer qu’aucune différence de cette sorte ne sépare radicalement le professeur de ses élèves, qu’il occupe simplement une place particulière et qu’il va, par son travail, leur permettre d’accéder au savoir commun. Considérer que les élèves ne sont pas seulement des élèves, mais des personnes totales, entières, tout comme leur professeur, d’ailleurs, tout comme nous, des adolescents, de jeunes femmes ou hommes qui travaillent avec d’autres jeunes et un adulte, pendant un temps donné, sur un programme donné. Sans doute, alors, la peur sera moins présente, de part et d’autre, sans doute pourrons-nous accepter de dire à nos élèves que c’est bien, qu’ils ont bien lu, que leur remarque était très intéressante, qu’elle faisait avancer la réflexion de toute la classe, de les féliciter, de les applaudir (Combien d’élèves ont attendu toute leur scolarité le mot d’encouragement qui les aurait fait démarrer ?)
L’année de formation après le concours devrait être une année de recherche, d’expérimentation où les professeurs-stagiaires pourraient se poser ensemble et avec des formateurs venant d’origines diverses - pas seulement de l’université - la question du sens de leur métier aujourd’hui. Le moins qu’on puisse dire est qu’on n’en prend pas le chemin. Le jour où je suis parti en retraite, on a donné une petite fête au lycée, à la fin de l’année, en juin, discours du proviseur, quelques cadeaux. J’avais apporté le récit simple et profond d’Erri De Luca : Trois chevaux. La vie d’un homme dure autant que celle de trois chevaux. Je me suis dit que j’en avais déjà enterré deux et que ma troisième vie commençait. J’ai tendu le livre à mon élève Siham. Je lui ai demandé de l’ouvrir au hasard et de lire, là, devant cette assemblée, la page qu’elle découvrirait.
Je cherche le fond, le vide.
Je me sens caché par le vent qui fait cligner les yeux et endort les oreilles.
Je marche la nuit le long de la route. Si une lumière pointe au bout de l’entonnoir de la ligne droite, je me couche avec un buisson sur le dos.
À l’aube, je quitte la route et je m’étends pour dormir, loin.
Un jour, une chèvre me réveille, elle veut qu’on la traie. Je la vide, je bois le meilleur lait de toute ma vie…