Je vous mets sur un site pédophile, Monsieur !

Patrice

C’est une classe spéciale. Douze élèves seulement, un petit groupe, moitié garçons, moitié filles. Ils ont tous fait deux secondes, sans succès, et se retrouvent en échec, souvent à cause d’un désintérêt pour l’école et d’un absentéisme phénoménal. Certains ont aussi de gros problèmes comportementaux : ils n’ont aucun sens de l’attitude qu’il convient d’adopter dans telle ou telle situation. L’un d’entre eux, François, est vraiment perturbé. Il me regarde avec des yeux fixes, un peu allumé, comme s’il avait fumé et c’est sans doute le cas. C’est le moment de montrer qu’on est des pros.

La première semaine, on les a tous emmenés à Gravelines, faire du char à voile, sur la plage, avec en fond de tableau la centrale nucléaire. Ça s’est bien passé, bonne ambiance, ça crée des liens.

Ce matin-là, Patrice me prend en photo, pendant le cours, avec son portable. Je vous mets sur un site pédophile, Monsieur ! Il est comme ça Patrice, il aime plaisanter. N’empêche, j’ai fini par l’avoir, il a eu son BEP en un an et il a continué en Bac Pro, mission accomplie.

Par contre, François, là, on a rien pu faire. Un jour, il s’est mis à regarder un autre élève, avec ses yeux fixes, l’air bizarre. Au bout d’un moment, l’autre lui a dit : c’est bon, arrête de me regarder comme ça. Il s’est jeté sur lui. Ils ont roulé par terre. Moi, j’en menais pas large. Il faut dire que le François, il faisait son bon mètre quatre-vingt-dix et que c’était une vraie baraque. Heureusement il y avait Saïd, très responsable, très respectueux et surtout champion de lutte. J’ai dit Saïd, y’a que vous qui pouvez nous sortir de là. Il a ceinturé François et l’a immobilisé. Ils étaient par terre, tous les deux, dans la classe. François essayait de se dégager, mais Saïd tenait bon. Il l’a tenu comme ça pendant au moins dix minutes jusqu’à ce qu’il s’épuise. Après, quand il a vu que c’était fini, il l’a lâché et tout le monde s’est rassis. Merci Saïd. On a convoqué la mère de François. On était trois ou quatre professeurs, devant François et sa mère. Elle, elle faisait plutôt style bourgeoise. On voyait qu’elle était complètement dépassée et il y a eu un grand moment quand, tout à coup, elle s’est mise à parler à son fils, comme à un petit enfant. Tu vois François, tu dois écouter ce que disent tes professeurs, si tu veux réussir, et elle s’est mise à lui caresser doucement la joue en lui parlant et moi je le regardais, il avait l’air atterré, et moi je le revoyais par terre, dans la classe, tenu fermement par Saïd. Et sa mère nous disait : c’est bien, vous avez bien fait de me convoquer. Il a compris maintenant. Il sait qu’il doit faire un effort s’il veut réussir.

François a quitté le Lycée, peu après, je ne sais plus s’il est parti de lui-même ou s’il a été renvoyé.